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samedi 12 novembre 2016

La panique


Entre la peste et le choléra, que choisir ? L’Inde et particulièrement Delhi cumulent en ce moment les difficultés : la pollution atmosphérique qui atteint des niveaux jamais connus et la pollution par la corruption qui se propage de façon endémique.
Armée de patience – qu’il est bon d’acquérir avant de venir en Inde – et d’un bon bouquin, le cœur cousu, de Carole Martinez, un petit bijou, j’ai pu, au bout de deux heures acquérir un peu d’argent pour poursuivre mon périple. La télé locale était présente devant la banque, située au cœur de Delhi. Cela permet d’occuper les gens et les journalistes qui développent le sujet depuis trois jours et remplissent avec ardeur les pages des quotidiens : la ménagère qui ne peut plus faire ses courses habituelles, les jeunes mariés qui supplient leurs invités de ne pas leur donner des enveloppes empoisonnées par des billets de 500 ou de 1000 roupies (pourtant une belle raison de s’en débarrasser !), les commerçants qui sont obligés de fermer boutique car ils ne peuvent plus rendre la monnaie, les agents immobiliers qui voient le prix des maisons dégringoler d’un seul coup, les cinq états qui vont devoir voter prochainement et dont les fonds secrets des partis politiques se trouvent soudainement à mettre à la poubelle. A qui profite le crime ? On raconte aussi que les dirigeants du parti du Premier Ministre étaient au courant depuis une bonne semaine. Ce qui en Inde pourrait s’appeler un « Delhi d’initié ».

En titre : "je ne vous ai jamais dit que je vous rendrais vos billets de 500 roupies".
Cette phrase fait allusion à une promesse électorale de Modi qui avait alors promis
à chaque Indien 15 mille roupies s'il était élu et s'il arrivait à rapatrier l'argent de la
corruption déposé dans les banques suisses !
Il y a aussi ceux qui paniquent et qui vont au bord de la rivière brûler leur monceau de papier imprimé avec le visage de Gandhi et marqués 500 ou 1000 et qu’ils ne pourront jamais mettre à la banque, planqués depuis tant d’années pour des transactions illicites.

Il y a aussi ceux qui se précipitent au marché noir pour sauver quelques pépites en achetant de l’or à des prix himalayens (du style 200 euros le gramme) oui, j’ai mes informateurs…

Il y a aussi les changeurs qui ont pignon sur rue, qui veulent satisfaire les besoins des touristes qui ne savent plus où se tourner et qui achètent des billets de 100 roupies avec une perte de 30 % toujours au marché noir. Le taux de change est actuellement de 50 roupies pour un euro au lieu de 70. Oui, je protège mes sources…

Mais les gens de la rue sont, en général, plutôt satisfaits de ce coup de poing magistral du Premier Ministre (qui a vite filé au Japon pendant ce temps là !). Ils ont l’impression qu’il y a une certaine justice. Mais cela ne va pas rendre les pauvres plus riches, juste certains riches peut-être un peu moins riches.

L’ère de la dématérialisation de la monnaie arrive peut-être et on va enfin pouvoir payer par carte bancaire ailleurs que dans les magasins de luxe et les grands hôtels ? Espérons donc une Inde plus propre et plus respirable dans tous les sens du terme.

dimanche 6 novembre 2016

Le non-soleil de Delhi (la lune n'en parlons plus)


Reverra-ton jamais le soleil à Delhi ?
J’avais envie de rester tranquillement quelques jours à Delhi, écrire, me balader un peu et rencontrer quelques amis. Mais d’être littéralement saisie à la gorge du matin au soir dans une atmosphère grise, visqueuse et piquante ne donne guère envie de rester dans la capitale.
Alors que fait-on ? En France on part vers le Sud, ici ce sera vers le Sud-Ouest, le Rajasthan et toujours plus à l’Ouest, à Jaisalmer, cette merveilleuse forteresse du désert. Là je peux espérer avoir un peu d’air pur s’il n’y a pas trop de patrouilles aériennes le long de la frontière pakistanaise.
Mais avant cela il faut aller à la gare, et malheureusement celle de Old Delhi, alors que mon hôtel est à une « walking distance » comme on dit ici de la gare de New Delhi. Une demi-heure de trajet si tout va bien, une heure s’il y a des embouteillages. Et si en plus le conducteur du taxi ne connaît pas le chemin, le tout cumulé ce sera une heure trente. Quelle bénédiction d’avoir pris deux heures de battement pour faire ces cinq kilomètres. Sinon j’aurais été angoissée tout le long du chemin, coincée entre les charrettes à bras chargées de colis monumentaux, les taxis voitures, les autres rickshaws tous bord à bord et mon chauffeur qui se levait de temps en temps de son siège et demandait mine de rien où était la gare… mais j’aurais dû m’en douter car il est parti dès le début en sens inverse… je me suis dit qu’il connaissait peut-être un raccourci et puis, je ne suis quand même pas du coin pour lui dire où passer. C’est là où j’ai béni mes deux heures d’avance. L’écharpe coincée devant le nez, je me suis plongée dans un Sudoku pour éviter de voir qu’on n’avançait pas, que mon chauffeur angoissait un peu mais dans le rétroviseur il me voyait tout à fait cool donc ça l’a rassuré. Je n’ai pas hurlé : « mais dépêchez-vous, je vais rater mon train ! »  car même si je l’avais fait qu’est-ce que ça aurait changé ? je n’ai jamais vu un tel embouteillage de ma vie. D’habitude, ça bouchonne mais ça finit par bouger un peu. J’aurais, bien sûr, été plus vite à pied, mais le problème est : où passer quand on veut aller à pied ? Non, il n’y a aucun endroit où poser les sandales… et encore moins faire rouler une valise. Pour pouvoir traverser la rue, ce qui devenait un exploit digne de Superman, il faut escalader par-dessus les vélos-rickshaws, devenir serpent pour ne pas se faire coincer le haut du corps par un vélo, le bas par une charrette et les bras entre des paquets ficelés disposés en équilibre sur un énorme diable. Les entrelacs de pare-chocs, de roues de toutes sortes, de pattes de buffle tachetées de curcuma (ils avaient été à la fête) et de Royal Enfield formaient un fouillis fumant, bruyant, puant et inextricable.
J’ai bien regretté plusieurs fois de n’avoir pas mon appareil photo à portée de main.
Le rickshaw à peine arrêté enfin devant la gare, un porteur se présente que je m’empresse d’accepter, cela va m’éviter de chercher le quai, de porter mon sac dans les escaliers (toujours pas d’escalators dans cette gare) et s’il y a des changements il le saura. Effectivement, le numéro du train est annoncé sur le quai 9 et au bout de cinq minutes le train arrive sur le quai 8. Mon porteur revient gentiment me trouver, prends mon sac, me dit que c’est ce train là que je dois prendre et me monte le sac dans le wagon jusqu’à ma place. Une façon comme une autre de me forcer la main pour lui donner 50 roupies de plus mais je le fais avec plaisir et je reçois en retour un merveilleux sourire et un petit au-revoir de la main. Pour moins d’un euro de plus je suis bien installée et j’ai fait un heureux car quand on voit comment certains Indiens chipotent sans arrêt en traitant les porteurs comme des esclaves, je me dis que je peux éviter de faire la même chose.
J’ai une couchette en haut, c’est parfait, cela me permettra de faire la grasse matinée ! Un monsieur arrive, il a la couchette du haut en face, puis une famille de trois et le monsieur me propose une couchette en bas au début du wagon. Mais pas question de changer maintenant que je suis bien installée. Et en plus la couchette 3 c’est juste celle à côté de la porte du wagon, donc jamais tranquille pendant la nuit avec tous les gens qui passent pour aller aux toilettes. Voyant que je ne bougerai pas le monsieur d’en face accepte de changer pour que la petite famille soit ensemble. Famille de militaire, donc aisée, probablement rajpoute. La fille, dix ans, coiffe aussitôt son casque, sort son ordi et regarde un film. La jeune femme, en jeans, cheveux noirs mèchés de doré, sort sa tablette et regarde une émission débile où ça rigole toutes les 7 secondes, et sans casque… mon regard un peu insistant fait qu’elle baisse quand même le son.
Soup, tomato soup, ça y est le service de dîner commence à passer dans le couloir, bientôt 19 h, un autre va passer pour prendre les commandes des repas, les vendeurs de bouteilles d’eau, de biscuits apéro, de thé au lait passent en courant dans le couloir ou en traînant sur les mots pour qu’on ait le temps de les appeler.
C’est la vie dans le train de nuit. Et demain matin ça va reprendre pour le thé, quasi au lever du soleil, car lui, va enfin pouvoir se lever, loin de Delhi.

Le soleil je ne l'ai pas vu se lever car j'étais dans le train, mais se coucher, oui,
du haut de la forteresse de Jaisalmer ! ça fait du bien...