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jeudi 12 octobre 2023

Le Jharkhand et les filles disparues dans le district de GUMLA

Indépendamment de mon intérêt pour le soutien à l’éducation des filles, je suis particulièrement intriguée par leur disparition dans cet état. Cela fait des années que l’association indienne NSVK créée par Birendra, avec lequel je suis en lien depuis 2007, agit pour l’éducation des filles. Cela vise à éviter les mariages précoces ou la vente des filles du fait de la pauvreté et donc leur disparition. Le confinement a renforcé ce mécanisme d’où la création d’une nouvelle école pour les jeunes filles de 15 à 18 ans dont je parlerai plus tard.

Au bout d'une quizaine de kilomètres de mauvaise route et de piste, nous voici à Divgaon


Nous partons dans un petit village perdu dans la campagne, Divgaon. Nous y rencontrons d’abord une femme, Parfulla Tirkey qui nous explique que sa nièce est partie depuis trois ans au Tamil Nadu, état du sud-est de l’Inde, à plus de 2000 km de distance. Appelée par une connaissance pour y trouver du travail, elle n’a jamais donné de nouvelles. Dans ce village trente filles en cinq ans sont parties ; personne n’a de nouvelles.

dans la maison de Parfulla


Nous allons dans un autre village, Banadega, au bout d’une route minuscule, puis d’une piste, nous arrivons sous un gros arbre, magnifique pipal, où est installé le lieu de rencontre et de discussion pour le village. Quelqu’un sonne la cloche et les habitants arrivent. D’un côté, les femmes, avec leurs petits, de l’autre les hommes. Birendra et Lalit, travailleur social de l’association qui s’occupe de ce secteur, annonce le pourquoi de notre visite, le sort des filles qui nous préoccupe. Puis nous posons nos questions. Ces femmes tribales sont quelquefois hardies et pleines d’assurance et nous raconte avec le sourire, la disparition de leur fille (mais qu’est-ce qu’il peut se cacher derrière comme sentiments ?) Pour l’une sa fille est partie il y a déjà dix ans laissant deux enfants de 4 et 6 ans et son mari. Aucune explication. Aucune nouvelle.

le bel arbre du village lieu de réunion
les femmes s'installent sous les branches du pipal


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une autre se lève et nous dit que ses filles de 15 et 16 ans sont parties il y a deux ans à Delhi pour trouver du travail. Pas de nouvelles.

D’autres femmes sont très timides et à nos questions nous sentons que, pour elles aussi, une de leur fille est partie ou bien une fille qu’elles connaissent. Les émotions sont lisibles sur leur visage qui se transforme mais elles n’osent pas prendre la parole. Une autre est tellement émue qu’elle ne peut plus parler. Rien que dans ce village, il est troublant de voir le nombre de disparitions, soit clairement avouées, soit non-dites mais il y a de nombreux signes de tête qui disent : « oui, moi aussi ». Nous n’avons malheureusement pas le temps d’approfondir.

Lorsque nous demandons si des personnes parties sont revenues, personne du côté des femmes, mais dans le groupe d’hommes, un se lève. Il raconte être parti se faire embaucher sur les chantiers de construction à Goa, sur la côte ouest au sud de Bombay. Il n’a pas averti qu’il partait. Mais au bout de quatre mois il est revenu pour cultiver la terre dans son village. Il n’a pas pu supporter les conditions qui lui étaient imposées : il couchait dehors sur un matelas, pas de toilettes, traité comme un esclave et parfois torturé par le chef, salaire de misère. Alors on se dit que pour les femmes, qu’est-ce que cela peut être ?

la population du village qui est intéressée par le sujet de la disparition des filles


Lorsque nous posons la question si toutes ces familles ont fait un signalement de disparition à la police, aucune n’a fait ce type de démarche. Pourquoi ? Une femme répond en souriant avec un signe de la main bien compréhensible : « ils demandent de l’argent ». Et chacune d’approuver. La corruption règne en maître, et eux sont tellement pauvres qu’ils ne peuvent pas se permettre de payer pour signaler une disparition. De toute façon, leur demande sera vite oubliée.

Et si par hasard les policiers ne sont pas vénaux, ils posent tellement de questions personnelles auxquelles ils ne savent pas répondre, que tous ces villageois préfèrent vivre en paix sans rien signaler, restant avec leurs interrogations.

Bien sûr, avec notre mentalité occidentale nous nous demandons comment toutes ces filles, n’ayant vécu que dans un minuscule village, bien entourées, peuvent partir ainsi sans savoir ce qui les attend, ni ceux qui les attendent… dans une parfaite ignorance de la grande ville et une naïveté incroyable.

Il y a le fait que lorsqu’une connaissance leur dit que leur fille peut trouver du travail à l’autre bout du pays, la famille fait confiance de toute façon. Elle ne pose aucune question et se fie d’emblée à cette personne. Mais ce que nous apprend Birendra c’est que derrière il y a tout un réseau de trafiquants, qui paie la personne qui va contacter la famille. Et lorsqu’on est pauvre on ne va pas rechigner sur 10 mille roupies soit environ 110 euros pour une invitation à faire.


D’autre part, dans ces villages du bout du monde où il n’y a plus d’école (le premier ministre qui avait pourtant promis une école tous les kilomètres en Inde, a fait d’énormes regroupements et il faut faire parfois 15 km pour trouver un établissement scolaire dans cette région), où la pauvreté et la malnutrition règnent, il est normal de laisser les enfants tenter leur chance avec l’espoir d’une aide financière en retour pour eux.


L’association a mis en place un « informateur » chargé de relever toutes les renseignements possibles concernant ces disparitions dans les différents villages.


N’y aurait-il pas une résonance avec certaines de nos histoires familiales avec nos arrières-grands-parents, partis de leur village sans donner de nouvelles, pour trouver un travail et de l’argent dans un autre pays, comme la France ?

 

jeudi 16 mars 2017

Kurum au Jharkhand, Inde du Nord

Après le retour du Cambodge un peu trop rapide, les petits soucis de santé réglés, un petit groupe du Cevied (voir cevied.org) m'attendait pour partir en Inde. Donc ça y est nous y sommes et j'accompagne à travers la campagne du Jharkhand un petit groupe de quatre personnes fort sympathiques et curieuses.


Kurum, le 16 mars 2017

au bord de la piste qui va à Kurum une maison traditionnelle avec son double
toit en petites tuiles
Kurum est un petit village de 125 foyers à 40 km de Gumla au Jharkhand. Longue piste de terre tantôt craquelée, tantôt avec des ornières et ravinée de tous côtés pour pouvoir y accéder. Notre chauffeur zigzague fort bien entre les trous. Nous croisons quelques motos à passagers multiples, de rares piétons car la piste est très longue sous le soleil (mais les kilomètres sont malheureusement identiques sous la pluie), des rickshaws bondés transbahutant une douzaine de femmes au marché hebdomadaire de la ville. Au milieu du chemin une petite échoppe qui vend un peu de nourriture et de boissons pour se réconforter dans le parcours d’obstacles.
pieds nus et avec courage pour aller à la ville
pas grand chose mais un peu d'ombre et de quoi se redonner du courage
la route vue de notre 4x4
Nous sommes accompagnés de Soumya et Prakash, deux travailleurs sociaux de l’association NSVK et d’Ekta Parishad, qui oeuvrent pour aider les peuples tribaux (adivasi) à prendre conscience de leurs droits élémentaires, à savoir : droit à la terre, à l’eau et à avoir un abri pour vivre dignement. Ils lancent ce projet de base dans dix villages qu’ils repèrent auparavant comme étant intéressés par une évolution. Une fois ce projet réalisé, ils choisissent dans ces dix villages, cinq avec lesquels ils vont aller plus loin dans les projets : par exemple une agriculture bio, une organisation différente du village pour éviter l’exode rural en maintenant tous les habitants sur des projets qui leur permettront de vivre en autonomie. Cela pendant quatre ans. Au bout de ces années, ces cinq villages vont prendre en charge cinq autres nouveaux villages pour les aider dans leurs projets, et faire un transfert de connaissances, et ainsi de suite.

montée sur la colline pour voir le travail d'adduction d'eau
belle vue depuis le petit barrage
la petite retenue d'eau (il a fallu tout monter à dos d'homme, le plus dur a été
pour les tuyaux)
Les projets que nous venons voir à Kurum sont : la récupération de l’eau pour faire une bonne irrigation, la petite fabrique de résine et la future banque de semences biologiques.
Nous partons grimper sur la colline en face du village pour aller voir le petit barrage et la captation des eaux de source qui sortent de la montagne. Depuis l’an dernier les tuyaux ont été changés et sont maintenant complètement résistants aux chocs. Une petite mare a été créée en bas grâce à un assèchement de terres humides qui vont permettre après terrassement (terminé) de belles cultures de légumes car la terre est fertile.
Ce système permet d’avoir une irrigation et de l’eau huit mois sur douze.
Encore au-dessus du petit barrage nous apprenons que vivent trois familles en autarcie, éloignées de tout et nous avons envie de voir de quoi elles peuvent bien vivre, mais elles ont leurs légumes et leurs céréales cultivés dans les champs à proximité, même une petite rizière. Nous devons goûter à leur bière de riz et c'est plutôt bon et rafraichissant !
le groupe au sommet après la bière de riz, toujours debout
La petite fabrique de résine est dans un ancien bâtiment et est très simple. Le village possède suffisamment d’arbres permettant cette fabrication et qui sont taillés deux fois par an. Les branches sont coupées en petits morceaux, eux-mêmes passés dans un broyeur, puis tamisés pour enlever toute poussière de branche. Ces petits morceaux sont ensuite mis dans une sorte de tonneau avec de l’eau et tournés grâce à un petit vélo. La production de cette résine sert surtout dans la fabrication des peintures des carrosseries de voitures et d’avions. 
à quoi ressemble un arbre qui donne la résine ? à ça !

le tamis pour éliminer tous les restes de branches et feuilles
les petits grains sont mis dans l'entonnoir et avec mon p'tit vélo...
ça tourne !
Après l’agriculture c’est la deuxième ressource de ce village. Un gros arbre rapporte environ dix mille roupies par an (environ 140 €), la production annuelle est d’environ cinq mille kilos de résine. Le prix du kilo varie beaucoup en fonction de la quantité de bois disponible, mais il a atteint l'an dernier plus de dix euros le kilo à cause de la rareté de la matière première.

Nous passons voir le petit local où se tiendra la banque de semences. Pour l’instant, les pots sont en train d’être nettoyés avant de recevoir les graines, céréales, haricots divers, lentilles. Celui qui empruntera un kilo de semences doit en redonner deux kilos et demi pour la banque et permettre ainsi l’accès à de plus en plus de fermiers aux semences biologiques pour éviter d’acheter des semences hybrides sur le marché. Et cela marche très bien déjà dans un des villages soutenus par NSVK où l’on ira demain.

le futur Kokoppelli indien ?
Nous terminons notre visite encore ravi-e-s de cette journée à la campagne où les changements entrepris permettent une vie plus agréable pour la communauté.