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mercredi 25 octobre 2023

La folie des grandeurs

 Nous partons ce matin dans une zone tribale au fin fond du Gujarat, que je ne connais pas, pas plus que  Jaydev. Il a simplement un nom de chef de village et un téléphone. 

Nous passons par une route superbe, bien goudronnée, bien entretenue, c'est bizarre... mais nous comprenons vite que nous entrons dans l'immense zone touristique de la "statue de l'Unité" annoncée déjà depuis des kilomètres.


 

"La Statue de l'Unité  est une statue à l'effigie de l'homme d'État indien Sardar Vallabhbhai Patel, située sur un îlot du Narmada, près du barrage de Sardar Sarovar, dans l'État du Gujarat, en Inde.

Haute de 182 mètres, ou 240 mètres avec la base, elle est la plus haute statue au monde. À titre de comparaison, sa taille est approximativement quatre fois celle de la statue de la Liberté. Sa construction a commencé le et elle a été inaugurée le

Le projet a été voulu par Narendra Modi, alors gouverneur du Gujarat et devenu ensuite Premier ministre de l'Inde. Celui-ci — nationaliste indien notoire — inaugure en grande pompe la statue géante de Sardar Vallabhbhai Patel, héros du nationalisme indien. Or, le revêtement en bronze de la statue a été réalisé par une société chinoise, dont la collaboration a été vivement critiquée par le parti d'opposition, le Congrès national indien.

Cette réalisation suscite une polémique en Inde, où de nombreuses personnes, notamment des responsables de communautés villageoises, estiment que la statue n'aurait pas été approuvée par celui qu'elle représente, qui était hostile à la glorification individuelle. De plus, les contestataires rappellent que le pays a bien plus besoin d'écoles, d'hôpitaux et d'infrastructures. L'opposition politique y voit une œuvre de propagande, Patel ayant été un membre fondateur et une personnalité éminente du Congrès national indien. Selon ses détracteurs, le Premier ministre Narendra Modi cherche à s'approprier l'histoire de l'indépendance de l'Inde, quitte à détourner et récupérer des figures emblématiques que sa famille politique a combattues en son temps." Wikipedia

Un vaste territoire est bien gardé par la police, il y a un parking obligatoire pour les voitures particulières et de charmants rickshaws tout rose... C'est le gouvernement qui a eu l'idée de former 140 femmes pendant un mois pour devenir conductrices de rickshaws et elles sont soit salariées  à 8000 roupies par mois (1 € = 85 INR) en travaillant de 9 h 30 à 18 h, soit en contrat et elles viennent travailler quand elles veulent ou peuvent. Nous discutons de toutes ces modalités avec une jeune femme, mariée, un enfant déjà grand et qui est contente de son travail.

la ligne des rickshaws roses attendent les touristes

 

Mi et la conductrice de rickshaw

Même si nous ne tenons pas à cautionner ce symbole de la toute-puissance de Modi et de sa volonté de domination, nous allons voir de loin la statue pour continuer à discuter avec notre conductrice et lui payer l'aller-retour (110 roupies x 2). Le ticket d'entrée est de 350 roupies plus 30 roupies de navette. 

La statue surplombe le fameux barrage Sardar Sarovar Dam sur la rivière Narmada, qui a l'époque avait eu de nombreux détracteurs. La première pierre a été posée par Nehru en 1961 et il a été inauguré par Modi en septembre 2017. Il apporte eau et électricité au Gujarat et à son voisin le Maharastra.

La statue de Patel

 

La région est absolument magnifique, le lac, les collines verdoyantes tout autour en font un environnement paisible et serein. Mais franchement, de voir cette statue immense qui domine ce paysage n'aide pas à l'écologie du lieu compte-tenu des kilomètres de routes, d'autoroutes qu'il a fallu faire, même si des parcs sont aménagés, des fleurs sont plantées, et que toutes les infrastructures en ont profité ! nous n'avons jamais aussi bien roulé que dans cette région... Mais les terrains ont pris une valeur folle, tant mieux pour ceux qui se trouvaient là et qui essaient, comme le propriétaire de notre guest-house, d'utiliser au mieux ces avantages pour faire des aménagements touristiques.

 

Nous passons sur le barrage et continons notre route en voyant au loin cette immense silhouette  dominer le paysage. Modi doit être satisfait.


jeudi 28 mars 2019

Le plan d'embellissement détruit les quartiers les plus anciens de Varanasi

que faire sinon assister impuissant à la destruction ?

 « Située sur la rive ouest du Gange, la plus sainte des sept rivières sacrées de 
l'Inde, Varanasi est l'une des villes les plus anciennes du monde, ainsi que la 
capitale culturelle de l'Inde. Le temple de Kashi Vishwanath renferme le jyotirlinga
de Shiva, ou Vishwanath, qui possède une signification unique et très particulière 
dans l'histoire spirituelle de l'Inde. D'après la tradition, une seule visite au
temple de Kashi Vishwanath suffit pour accroître les mérites obtenus par les
dévots grâce à la vision (aussi appelée darshan) d'autres jyotirlinga,
éparpillés dans différentes régions d'Inde. Profondément et intimement ancré
dans la représentation hindoue, le temple de Kashi Vishwanath est l'incarnation
même des éternelles traditions culturelles indiennes et des valeurs
spirituelles les plus nobles. Le temple de Kashi Vishwanath attire des
visiteurs, non seulement d'Inde, mais aussi du monde entier.
  
Une visite au temple et une baignade dans le Gange constituent l'une des nombreuses méthodes prétendues conduire sur le chemin de la Moksha (ou libération). C'est pourquoi les hindous du monde entier tentent de visiter ce lieu au moins une fois dans leur vie. Il existe également une tradition selon laquelle le croyant devrait renoncer à au moins un désir après un pèlerinage au temple. » (Wikipédia)
A Varanasi, autour du temple du Seigneur Vishwanath, le Maître de l’Univers, Shiva le destructeur, la démolition est présente à un niveau que cette ancienne cité n’avait jamais connu.
l'ouverture directe sur le Gange d'un côté
avec un accès direct au Temple d'Or de l'autre côté

Une bande de terre de 43 636 m2 et longue de 400 mètres entre le sanctuaire du XVIIIe siècle 
et le Gange est actuellement débarrassée de toutes les constructions, dont certaines sont peut-être 
plus vieilles que le temple lui-même. 
 
ce qui s'appelle faire place nette
Ceci pour permettre aux pèlerins d’avoir un accès direct et plus aisé du Gange, après leur bain rituel, au temple de Vishwanath. 
Ce large et magnifique corridor  a été planifié dans le cadre du projet de développement de la zone de
 Kashi Vishwanath. 
Le coût des travaux est estimé à environ 600 crore de roupies indiennes soit 75 millions d’euros.
 
les pelleteuses continuent de dégager les côtés
Ce projet est sous l’autorité du gouvernement d’Uttar Pradesh, mais c’est en réalité le Premier Ministre Modi représentant Varanasi au Parlement qui en est la force directrice.

Au total près de 300 habitations seront rasées pour réaliser ce projet d’immense couloir qui a effacé 
certains des quartiers les plus anciens de la ville, tels que Lahori Tola : le premier quartier à s’installer
 ici du nom de Lahore au Pakistan à l’époque du maharaja Ranjit Singh, (1780-1839) qui avait fait don 
de l’or ornant le dôme du temple.
 
des images de désolation...
Aujourd’hui la sixième génération d’habitants se trouve promptement déracinée. Le quartier a été vidé par le « tremblement de terre Modi », disent certains habitants, encore assis sur les marches des habitations qui servaient autant de maison familiale que de boutique de saris, de fleurs ou de bimbeloterie religieuse depuis des générations. 
de grosses démolitions juste derrière le temple népalais

Tous ces vieux habitants et commerçants qui n’ont maintenant plus rien d’autre à faire que de 
commenter les événements en buvant un thé, avaient toujours voté pour le BJP (Bharatiya Janata Party) 
 parti de droite hindouiste dont le chef est Modi le Premier Ministre indien. 
Mais maintenant, disent-ils, non seulement Modi va perdre dix mille voix aux prochaines élections 
(en mai 2019) mais il fait perdre à Bénarès son identité propre en rasant trois cents maisons et les 
minuscules galis (ruelles) qui en font son charme.
 
petite ruelle menant au temple
Ils ont bien sûr, reçu des compensations financières mais refusent de dire combien. Et argumente l’un 
d’eux, quand il y a cinq frères qui vivent dans la même maison, la compensation divisée par cinq 
ne permet certainement de trouver à chacun un nouveau logement. En plus, la compensation pour ne 
plus être tout près du temple n’est pas prise en compte, une sorte de pretium doloris religieux en
 quelque sorte.

les temples apparaissent de partout au milieu des démolitions
Le changement est toujours violent dit un jeune bureaucrate qui est en charge de l’exécution du projet et qui agit d’une main de fer. Alors qui est à l’origine de ce projet ? Pas évident de le savoir… le plan de démolition fut conçu en 2007. Ce qu’on veut faire apparaître c’est que l’idée première daterait de 1916 lorsque le Mahatma Gandhi visitait le temple et a été consterné par la saleté, la crasse et la foule oppressante qui s’y trouvait. Le Premier Ministre Modi a juste donné un petit coup de fouet au projet… Donc ce n’est pas moi, c’est Gandhi…

habitants, touristes indiens, découvrent des shiva lingams mis à jour

Cependant les nombreux inconditionnels de Modi approuvent totalement ce projet en disant qu’il a désencombré la zone du temple qui était labyrinthique. Que les vrais propriétaires des maisons n’y habitaient pas et que les locataires ne payaient que des loyers ridicules, que c’était des occupations complètement illégales. Que tout ce qu’on raconte sur le fait que ce couloir est surtout fait pour les VIP quand ils viennent en visite à Bénarès, sont simplement des informations erronées transmises par des intérêts particuliers.

ancienne ruelle du quartier

L’émergence de nombreux temples privés un peu partout lors des démolitions prouve bien que toutes 
 ces constructions d’habitations sont illégales dit le gouvernement et qu’il est temps de faire le ménage.  
Des familles habitaient même dans les temples. Mais juré, promis, les temples seront conservés…
 s’ils ont un intérêt historique et s’ils arrivent à tenir encore debout.
 
ce temple là n'aura certainement pas un intérêt historique...
Une organisation de « sauvegarde de l’héritage culturel de Varanasi » a été formée par des résidents. Ils ont manifesté, demandé l’abandon du projet en montrant que chaque lieu dans cette ville est historique et que ce projet n’est pas du développement mais de la destruction pure et dure. Et disent que c’est un paradoxe que de voir ce gouvernement qui défend la religion et la culture hindoue, s’attaquer à ce quartier.
celui-ci reste encore illuminé le soir, par quel miracle ?

A l’heure qu’il est, fin mars 2019, tout est engagé, détruit, il reste à déblayer les ruines,  détourer les temples historiques de leurs gravats si on veut les sauvegarder.

Un nouveau bureau d’accueil tout beau tout propre est maintenant là pour accueillir tous les touristes pour la visite au temple, même les occidentaux. La mise en place est faite, restent les finitions. Un hôpital, des hébergements, des cafétérias, des boutiques et des bureaux d’aide sont censés compléter le schéma d’ensemble.

Traduction libre de deux journalistes indiens : Faisal Fareed (agence Reuters) du 10 février 2018 et de Bishwanath Ghosh article de The Hindu du 9 décembre 2018. https://www.thehindu.com/news/national/other-states/beautification-plan-destroys-oldest-neighbourhoods-in-varanasi/article25704389.ece
Avec des ajouts et photos personnelles
A consulter : https://thewire.in/politics/kashi-vishwanath-corridor-up-bjp